• Qu’est-ce qui empêche, en Afrique noire, la République d’éclore et la démocratie de s’épanouir?

    Par Dominique Ngoïe Ngalla

    La République des citoyens n’est pas régime politique pour sauvages. Elle dresse un cadre d’institutions sociales, d’équipement technique et d’atmosphère spirituelle favorable à l’épanouissement et à l’accomplissement de l’homme. Sur le temps de longue durée. Le temps du surmontement dialectique des contractions entre l’avant et l’après. En cravate et en vestons griffés, parlant admirablement les langues d’Europe, bardée de diplômes, mais, si ce n’est à de rares exceptions, correctes et là encore, sous forme de promesse qui demande d’être tenue, qu’on ne s’y trompe pas, royaume de l’apparence et de l’illusion, l’Afrique noire se trouve encore loin, très loin de la République des citoyens. Elle n’est pas encore vraiment sortie de l’existence végétative, aléatoire et chaotique des habitants des forêts. Une brillante boutade dit qu’elle a les pieds dans l’argile et la tête dans le nucléaire. Cela signifie qu’elle s’est, sans transition, hissée au sommet du savoir et des connaissances humaines, en oubliant ou en négligeant le parcours éthique qui prépare à en amortir la violence du choc.

    Ignorant la loi et les relations sociales réglées qui sont le fondement de la République, ou bien connaissant la loi, mais encore incapable de lui obéir, faute d’avoir discipliné ses instincts sauvages et civilisé l’agressivité et l’égoïsme de ses passions, pour l’Afrique noire, la République des citoyens, c’est de la littérature; quelque chose qui ne pèse pas encore sur l’existence concrète de l’individu, qui n’oriente encore, ni ses conduites, ni ses comportements en société. Pour flirter avec l’étymologie d’un mot qui a si bonne origine, le citoyen, l’individu revêtu de la dignité de la citoyenneté, est celui-là qui habite un espace social particulier où l’obéissance à la loi garantit la liberté de chacun: la cité, la civitas des Latins et la polis des Grecs.

    Voilà pourquoi, même en Afrique où il n’est en vérité derrière ses plus beaux atours qu’un rustre, le citadin bénéficie, généralement, d’un préjugé favorable. On lui prête les mœurs policées du civilisé. Et son commerce est si agréable! Nos deux étymologies, grecque et latine, se retrouvent. Valeur et exigence éthique, la citoyenneté est ainsi le statut social de l’individu qui présente des aptitudes à vivre dans une communauté de gens bien élevés, aux passions naturelles adoucies par la culture. Une communauté de personnes libres et non de loups. Statut défini par une série d’obligations qui se résument en l’obéissance à la loi, laquelle a pour contrepartie, la jouissance d’avantages et de prérogatives déterminés par la loi, justement, des droits.

    Droits civils, droits sociaux, droits politiques, dans un contexte de sociabilité qui impose un ensemble de comportements visant à développer, entre égaux, des relations et des échanges réglés. La République naît du souci partagé de préservation de soi et de l’autre. La République (res publica: chose publique) est ainsi communauté de volontés qui place au centre de ses exigences l’intérêt général où chacun de ses membres trouve le sien.

    De sorte que l’intérêt général coïncide avec l’intérêt particulier. Cependant, ce souci de l’intérêt général bien compris est impossible sans éducation, sans civilisation de l’esprit; à commencer par l’élite installée aux commandes de l’Etat et dont l’égoïsme est la source principale des malheurs des pays africains post-indépendance. L’histoire de la démocratie fondée à Athènes, en Grèce, au début du Vème siècle avant notre ère, montre que de longues générations de préparation avaient été nécessaires, dans le courage, l’audace, l’inventivité politique et l’abnégation; et que ce fut, d’abord et longtemps, l’affaire de l’élite: de Solon à Clisthène.

    Dans l’Afrique indépendante, si on excepte Senghor, Alfa Oumar Konaré et cet étonnant Mandela, mue par une cupidité effrayante et une soif du pouvoir presque morbide, l’élite (ce qui en tient lieu, on peut le dire), s’est fourvoyée. Baptisant République, des régimes politiques gérés comme des bateaux ivres, à la merci de la furie des flots de haute mer (et de l’histoire).

    L’explication?

    Le trop grand nombre d’esprits attardés parmi la classe dirigeante dans une Afrique encore sauvage. De le dire ainsi sans détours, sans nuances, sans flatteries, soulève des vagues d’indignation parmi ces élites. Mais, les déclarations d’intention, les protestations indignées, les beaux discours rassurants ne changent rien à l’affaire. Les faits sont là. Dans ce continent où tout semble marcher à reculons, dans le sens contraire de l’histoire, combien sont-ils les Etats qui obéissent aux lois qu’ils se donnent eux-mêmes? Les droits de l’homme n’y sont-ils pas régulièrement bafoués avec le cynisme sauvagement tranquille que n’avaient pas les colonialistes de la pire espèce? Le respect ou la récusation des droits de l’homme révèle le niveau de socialisation des valeurs républicaines et de la démocratie. Jugée sur la très faible pratique de ces valeurs, jugée sur la façon indigne dont sont traités les citoyens dans la majorité des Etats africains, les Républiques africaines ne sont encore que des Républiques virtuelles; des Républiques d’intention; rien de vraiment concret, pour l’instant. Les valeurs socio-politiques de la démocratie, qui est le cadre institutionnel de fonctionnement de la République, sont restées des valeurs étrangères aux cultures locales. Elles ne peuvent, de ce fait, pour l’instant, orienter des conduites sociales, politiques dont la rudesse et la brutalité tranquilles révèlent la distance qui les sépare des conduites et des comportements républicains attendus. C’est que la République des citoyens libres et égaux dans leur quête de bonheur, est un cheminement, un processus. Le philosophe français Paul Ricœur y voit une aventure éthique.

    Déjà pas si aisé, même dans les pays civilisés de vieille démocratie, ce processus rencontre, en Afrique, des difficultés supplémentaires, du fait de l’ambiguïté du statut du citoyen chez qui la pression du groupe d’appartenance affaiblit ou retarde la construction du lien d’allégeance prioritaire à l’Etat. Faute d’éducation, l’Etat reste, pour lui, une simple idée, une abstraction. Avec l’Etat, le rapport n’est pas d’ordre affectif, comme l’est celui qui le lie à son groupe d’appartenance. Pour cette raison, le groupe a, pour lui, l’existence sensible, dense, concrète que l’Etat n’a pas. Et pour ne rien arranger, voilà qu’existe une classe politique qui ignore ce qu’est l’intérêt général. Chez elle aussi, comble de malheur, évidence du primat du groupe d’appartenance (l’ethnie) sur l’Etat, bien commun que, pourtant, elle incarne.

    A ces postures, individuelles et collectives, qui sont autant de freins à l’émergence, en Afrique noire, de la citoyenneté vécue, (souci, chez chacun, de l’intérêt général, lequel coïncide avec l’intérêt particulier, une éthique et une morale civique donc) vient s’ajouter le poids de l’histoire récente et en cours: muselés tout le temps que dura la colonisation, les peuples noirs d’Afrique ne le sont pas moins après le départ du colonisateur.

    En faisant obligation à tous de penser comme pensent le parti et le groupe dirigeant, l’avènement des régimes politiques autoritaires de parti unique à pensée unique a fait des ravages dans les consciences violées. Ceux qui avaient longtemps rêvé de liberté dans une Afrique décolonisée se retrouvèrent brutalement jetés loin de la République qui résonne comme idéal de sécurité personnelle et espace de liberté. Celle-ci allant, pour le citoyen, jusqu’au droit de s’opposer à l’Etat lui-même, si celui-ci venait à le menacer dans ses droits. Selon les pays et les régions, les régimes autoritaires de parti unique sévirent en Afrique pendant une durée de trente ans minimum. Soit une génération. Trente ans d’autoritarisme, ça laisse des traces durables. Ça structure des mentalités, des manières de sentir, de penser et d’agir. Que peuvent alors, sur des populations incultes et dont un matraquage idéologique accompagné d’actes d’intimidation, a engourdi l’intelligence et le jugement; que peuvent des démocraties de bricolage conduites par des individus façonnés par la pensée unique? Pas grand-chose.

    Trente ans d’agression psychologique et physique furent une durée suffisante pour transformer en troupeaux, des millions d’hommes et de femmes. Résignés, asservis; le contraire, absolument, de l’esprit citoyen. Le réveil ne sera possible que si la classe politique et la classe dirigeante libèrent, (à leurs dépens) la parole du peuple.

    Mais, en attendant, pas toujours motivé par le mérite ou des aptitudes de celui qui le brigue, l’appétit du pouvoir est bien grand chez cette classe dirigeante africaine perdue de vanité et sans crainte d’être frappée par la loi, enrichie frauduleusement et qui ajoute à l’inconscience un esprit si étriqué qu’elle n’est pas capable d’arrimer l’Afrique à la modernité. Elle a, pourtant, beau jeu de vitupérer la colonisation! Mais, des esprits lucides et neutres, simplement critiques, loin de toute intention subversive, peuvent vous assurer que du versant inhumain de la colonisation de l’Afrique, la gestion sociale de l’Afrique indépendante est la copie fidèle et le funeste prolongement.


    Tristes tropiques! La volonté obstinée de rester archaïque dans l’action est peut-être une esthétique, mais on peut en préférer d’autres!


  • Commentaires

    1
    mandahi
    Jeudi 24 Mars 2011 à 00:20
    On est tjrs le sauvage de quelqu\'un.Vous vous êtes le mien.
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